Dialogue avec Thérèse : Territoire

Publié sur : avril 29, 2026

Rédacteurs invités : Thérèse Niquay et Michel Duval

Thérèse Niquay est directrice des services et projets communautaires de la communauté atikamekw de Manawan.

 Michel Duval est hématologue-oncologue pédiatrique, chercheur en immunothérapie et en partenariats avec les patients et les familles du CHU Sainte-Justine. Michel est coresponsable du Groupe de mobilisation des connaissances et membre du comité de haute direction d’ACCES.

Cet article fait partie d’une série de témoignages rédigés par nos auteurs invités sur la vérité et la réconciliation, le tissage de liens et le pouvoir des soutiens culturels et spirituels.

 

Michel : Thérèse, j’ai relu les transcriptions de nos conversations de ces derniers mois, et je me suis rendu compte que le mot qui revenait le plus souvent était « territoire ». Je ne me souviens pas d’une discussion avec un Atikamekw ou nous n’aurions pas utilisé le mot « territoire ».  C’est important pour vous, le territoire.

Thérèse : Quand nous vivions dans le bois, j’ai assisté à la naissance d’une de mes petites sœurs qui était quatre ans plus jeune que moi, en plein hiver.  C’était ma grand-mère qui était sage-femme. Ce moment a marqué une étape importante dans ma vie. Avec ma mère, elle s’occupait de ma petite sœur, elle changeait ses couches en plein hiver dans la tente. Il fallait garder la tente au chaud, et il fallait aussi s’assurer que, quand elle changeait les couches, ma petite sœur avait chaud elle aussi. Ma grand-mère me faisait tenir une petite couverture près du poêle pour la réchauffer pour qu’elle puisse emmailloter ma petite sœur. Je m’en souviens très bien. Pour moi, c’était un enseignement, une valeur, qui me montrait que je devais aider à prendre soin de mes petites sœurs et de mes petits frères.

Je me souviens de tous les soins que ma mère nous prodiguait; de toute l’attention qu’elle nous donnait quand mon père devait partir dans les bois pour chasser. Petit à petit, nous avons pris conscience de notre place dans la famille et de l’importance de chaque personne. Nous avons appris le respect et la responsabilité.

Michel : Tu parlais de territoire, puis tu as fait le lien avec ce dont nous avons déjà discuté, « la connexion, cette relation respectueuse, responsable et réciproque », comme l’appelle le chercheur Cri Shawn Wilson. Je n’ai pas appris à relier des idées aussi différentes de cette manière. Dans notre monde, on crée des cases pour les concepts, et on étiquette ces cases avec des mots. Quand tu parles, et je le remarque chez beaucoup d’Atikamekw, tu parles de manière plus large. Pour nous, les mots sont attachés à des choses, à des cases, à des concepts fermés. Toi, tu vois les choses en fonction du contexte. Et quand je suis allée sur le territoire avec toi, je l’ai ressenti encore plus fortement, car quand je suis avec toi sur le territoire, j’ai vraiment le sentiment que nous faisons partie de quelque chose de bien plus grand.

Thérèse : Le territoire et la connexion vont de pair. On dit « Nitaskinan » (notre territoire), notre terre natale Atikamekw. Tu ne peux pas dire « Nitaskinan » parce que tu n’en es pas le gardien. Tu peux dire « kitaskino » (le territoire).

Michel : Wow, le mot change en fonction de la relation avec ce qu’il désigne. J’ai vu la même chose avec les mots pour grand-mère : Kokom (grand-mère), Noko (ma grand-mère) et Okoma (sa grand-mère). Le territoire ou la personne ne peuvent être dissociés de la relation que nous entretenons avec eux. Ça me donne le vertige!

Thérèse : « Nitaskinan » ne signifie pas que le territoire nous appartient; ça signifie que nous appartenons au territoire. « Nitaskinan », c’est notre pharmacie, notre garde-manger, notre église. Sur le territoire, il existe de nombreux endroits où des personnes (pour une raison ou une autre, parce qu’elles se trouvaient sur le territoire) ont été enterrées. En hiver, on plaçait le corps sur une plateforme et on le laissait sur le territoire. C’était simplement comme ça que fonctionnait la vie; le corps nourrissait les animaux de la forêt, et cela aidait aussi à nourrir la terre. On ne peut pas aller à l’encontre de la nature; on ne peut pas aller à l’encontre de la vie. Même quand la mort arrive, on ne peut pas aller à l’encontre de la vie. Nous devons accepter que la mort fait aussi partie de la vie. Cela m’a fait beaucoup réfléchir, vraiment beaucoup, à l’importance de ce lien très fort qui nous relie au territoire, car nos ancêtres — nos grands-pères, nos grands-mères, nos arrière-grands-mères, nos arrière-grands-pères — font partie du territoire. Ils appartiennent à un monde spirituel, et nous rencontrons à nouveau ces esprits. C’est vraiment une façon de comprendre la vie dans laquelle la dimension spirituelle est importante. Les villes où tout est artificiel ne m’attirent pas du tout. Je préfère aller dans des endroits où je peux être en contact avec la nature. Les arbres, les montagnes, les rivières — pour moi, c’est ça la vie. Une ville dense et animée, pour moi, c’est l’enfer. Le paradis, pour moi, c’est la nature.

Lectures complémentaires :
Research Is Ceremony: Indigenous Research Methods by Shawn Wilson (2008) (en anglais seulement).